Il existe dans le sport des trajectoires qui dépassent le cadre du résultat sportif. Des histoires qui parlent de ce qu’un être humain peut accomplir quand les obstacles semblent insurmontables. Siya Kolisi est l’une de ces histoires. Capitaine des Springboks, double champion du monde, il est devenu bien plus qu’un rugbyman exceptionnel : un symbole, pour l’Afrique du Sud et pour le sport mondial.
Siyamthanda Kolisi naît en 1991 à Zwide, un township de la périphérie de Port Elizabeth, dans l’une des régions les plus pauvres d’Afrique du Sud. Son enfance est marquée par une pauvreté profonde. Sa mère meurt quand il a sept ans. Son père, très jeune lui-même, n’est pas en mesure de l’élever. Ce sont ses grands-parents maternels qui le recueillent, dans une maison où plusieurs familles se partagent le même espace, où la nourriture manque régulièrement, où l’avenir n’a pas grand chose d’évident. Le rugby entre dans sa vie presque par hasard, via une école qui lui offre une bourse et un encadrement qu’il n’aurait jamais eu autrement.
Cette école, c’est Grey Junior School à Port Elizabeth, puis Grey High School — des établissements réputés, historiquement blancs, où Kolisi débarque comme un ovni social. Il ne parle pas anglais couramment, il n’a pas les codes, il vient d’un monde radicalement différent de celui de ses camarades. Mais il joue au rugby, et sur un terrain, les origines comptent moins que ce qu’on fait avec le ballon. Il progresse rapidement, attire l’attention des recruteurs des Stormers, la franchise du Cap, et signe son premier contrat professionnel alors qu’il n’a pas encore vingt ans.
Ses débuts avec les Springboks arrivent en 2013. Il s’impose progressivement dans une équipe sud-africaine en reconstruction, traversant des années difficiles où les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Mais en 2018, quelque chose de fondamental se produit. Rassie Erasmus, nouveau sélectionneur des Springboks, prend une décision qui va bien au-delà du cadre purement sportif : il nomme Siya Kolisi capitaine de l’équipe nationale. Pour la première fois dans l’histoire de l’Afrique du Sud, un homme noir dirige les Springboks.
Dans un pays où l’apartheid a laissé des cicatrices profondes, où le sport a longtemps été un reflet des inégalités raciales, ce geste a une résonance immense. Kolisi lui-même mesure le poids de ce qu’on lui confie. Il ne s’agit pas seulement de gagner des matchs — il s’agit de représenter quelque chose de plus grand, de porter l’espoir d’une partie de la population qui ne s’était jamais vraiment reconnue dans le maillot vert et or.
La Coupe du Monde 2019 au Japon transforme ce symbole en légende. Les Springboks réalisent un tournoi quasi parfait, battant le Pays de Galles en demi-finale puis écrasant l’Angleterre en finale sur le score de 32 à 12. Kolisi soulève le trophée Webb Ellis sous les caméras du monde entier, les larmes aux yeux, avec derrière lui une équipe qui ressemble enfin à l’Afrique du Sud dans toute sa diversité. La scène est diffusée en boucle dans tout le pays. Des townships aux quartiers aisés du Cap, des millions de Sud-Africains regardent leur capitaine tenir la Coupe du Monde, et quelque chose change dans l’air.
La Coupe du Monde 2023 en France ajoute un deuxième titre à son palmarès, dans un contexte différent mais tout aussi chargé d’émotion. Les Springboks écartent la Nouvelle-Zélande en finale dans un match d’une densité rare, et Kolisi soulève à nouveau le trophée. Deux titres mondiaux en tant que capitaine — une performance que seuls quelques joueurs dans l’histoire du rugby peuvent revendiquer.
Ce qui rend Kolisi encore plus remarquable, c’est la manière dont il occupe l’espace public en dehors du rugby. Avec sa femme Rachel, il a fondé la Kolisi Foundation, une organisation qui intervient dans les communautés défavorisées d’Afrique du Sud, notamment dans les domaines de l’accès à l’eau, à la nourriture et à l’éducation. Pendant la pandémie de Covid-19, la fondation a mobilisé des ressources pour venir en aide aux populations les plus vulnérables du pays. Il aurait pu se contenter de jouer au rugby et d’encaisser ses contrats. Il a choisi de faire autre chose de sa visibilité.
Sur le terrain, Kolisi est un flanker complet — puissant dans les contacts, efficace au sol, capable de porter le jeu et de défendre avec une intensité constante. Mais honnêtement, parler uniquement de ses qualités de joueur semble insuffisant pour décrire ce qu’il représente. Il y a des athlètes qui gagnent des titres, et il y a des athlètes qui changent quelque chose dans la façon dont une société se regarde. Siya Kolisi appartient à cette deuxième catégorie.
