Quand les rugbymen font leur cinéma : stars du ballon ovale à Hollywood

Le rugby est un sport de brutes, dit-on souvent. Des hommes épais, des mêlées, de la boue, des dents qui sautent. Pas vraiment le profil type qu’on imagine sur un plateau de tournage ou sous les projecteurs d’un studio hollywoodien. Et pourtant, plusieurs joueurs de rugby ont franchi la ligne blanche dans l’autre sens, troquant le ballon ovale pour les caméras, avec des résultats tantôt surprenants, tantôt franchement hilarants, mais toujours révélateurs d’une personnalité qui dépasse le cadre du terrain.

Le cas le plus célèbre reste sans conteste Jonah Lomu. L’ailier néo-zélandais, monstre physique qui terrorisait les défenses adverses dans les années 1990, possédait une aura qui dépassait largement le monde du rugby. Son passage aux All Blacks avait fait de lui une star planétaire, et Hollywood n’a pas tardé à s’y intéresser. Lomu a multiplié les apparitions dans des émissions télévisées, des publicités et des documentaires de son vivant, et son image continue d’être utilisée bien après sa disparition en 2015. Il n’a jamais véritablement joué dans un long-métrage, mais sa simple présence à l’écran suffisait à captiver. Certains visages n’ont pas besoin de scénario.

Sébastien Chabal, lui, a pleinement embrassé sa dimension médiatique. Le deuxième ligne français, surnommé « l’homme des cavernes » pour sa barbe touffue et son physique intimidant, a compris très tôt que son apparence était un capital. Il a enchaîné les apparitions publicitaires — pour des banques, des opérateurs téléphoniques, des marques de voiture — en jouant systématiquement sur le décalage entre sa tête de guerrier viking et des situations absurdes ou tendres. Le résultat était souvent très efficace. Chabal a également fait des apparitions dans des émissions de divertissement françaises, et s’est montré capable d’autodérision avec une facilité déconcertante pour quelqu’un qui pouvait faire trembler un demi de mêlée d’un seul regard.

Dans un registre plus sérieux, Jonah Lomu mis à part, c’est peut-être l’Australien Lote Tuqiri qui illustre le mieux la porosité entre rugby et culture populaire. Ailier des Wallabies dans les années 2000, il a participé à plusieurs productions télévisuelles australiennes après sa carrière, profitant de sa notoriété sportive pour s’ouvrir des portes dans le milieu du divertissement. Son parcours illustre une tendance que le rugby professionnel a accélérée : les joueurs sont désormais des personnalités publiques à part entière, avec des communautés sur les réseaux sociaux, des contrats d’image et une vie médiatique qui ne s’arrête pas au coup de sifflet final.

Plus récemment, les réseaux sociaux ont créé une nouvelle forme de « cinéma » accessible à tous les rugbymen. Des joueurs comme Cheslin Kolbe ou Beauden Barrett alimentent des comptes Instagram et YouTube suivis par des millions de personnes, avec des contenus travaillés, des formats courts et une mise en scène qui emprunte beaucoup aux codes de la télévision et du cinéma. Ce n’est plus Hollywood, mais l’effet est similaire : des athlètes qui construisent une image, racontent une histoire et captent une audience bien au-delà des amateurs de rugby.

Il y a aussi les cas où le cinéma vient chercher le rugby directement. Le film Invictus de Clint Eastwood, sorti en 2009, raconte la Coupe du Monde 1995 en Afrique du Sud et le rôle de Nelson Mandela dans l’unification du pays autour des Springboks. Morgan Freeman y incarne Mandela, Matt Damon joue François Pienaar, le capitaine springbok. Le film a contribué à faire connaître le rugby à un public international qui n’y aurait jamais été exposé autrement. Dans un sens, c’est Hollywood qui a fait la promotion du rugby, et non l’inverse.

Plus anecdotique mais délicieusement savoureux, il faut mentionner les apparitions de joueurs dans des émissions de téléréalité. Le Top 14 a vu plusieurs de ses joueurs participer à des programmes de divertissement français, avec des fortunes diverses. Certains s’en sont tirés avec élégance, d’autres ont offert des moments de télévision involontairement comiques. Dans tous les cas, ces apparitions disent quelque chose sur l’évolution du rugby professionnel : un sport qui s’est ouvert au grand public, qui a accepté de se montrer sous un jour différent, parfois ridicule, souvent attachant.

Ce qui ressort de tout cela, c’est que les rugbymen qui réussissent leur transition vers les médias partagent souvent un trait commun : ils n’ont pas peur du ridicule. Le rugby est un sport qui forge des caractères solides, des hommes capables d’encaisser les coups et de se relever. Face à une caméra, cette solidité devient un atout. On ne les intimide pas facilement, ils assument leur image, et quand ils choisissent de jouer le jeu du divertissement, ils le font sans demi-mesure. Un peu comme sur le terrain, finalement.